Littérature Afro ☀ 

Les Limites !!!

Un Shift de paradigme

Autant je suis partisane de la liberté de pensée et suis d’avis que toutes les perspectives comptent, (ce n’est pas pour rien que je me suis autoproclamée shifteuse de paradigmes), autant je prône la censure lorsqu’au nom de la liberté, soit disant celle de dénoncer l’horreur, on la met plutôt en scène avec délectation. Reproduire l’horreur ad nauseam sous le fallacieux prétexte d’éduquer ? Je dis non. Je perds patience lorsqu’au nom de la sensibilisation, on va humilier une communauté, la communauté noire et participer l’air de ne pas y toucher, à la stratégie de (dé)programmation mentale de ses membres; cette stratégie  qui consiste à faire imprimer dans le mental du noir, une image de lui-même sous les traits d’un être dévalorisé, soumis, inutile, bref, un bien-meuble, pire, un déchet. 

Je suis en colère, mais alors très très très en colère! Mais en plus d’être en colère, je suis triste et surtout très fatiguée. 

Un ami m’a envoyé une vidéo très perturbante. Le titre de la vidéo est: ‘Une malienne humiliée en France’. Vous imaginez bien, actualité oblige ! Je me suis précipitée pour regarder la vidéo. (NDLR: Attention, âmes sensibles s’abstenir https://youtu.be/kSA9wm5lbeg )

 

On y voit une femme noire vautrée au sol, sans entraves, en tenue d’Ève, au centre d’un cercle, constitué de spectateurs-voyeurs blancs, certains assis à même le sol, d’autres debout; certains armés de leurs smart phones et d’autres extrêmement concentrés sur la scène qui se joue devant eux. Des ‘acteurs’ blancs, l’un à la suite de l’autre, urinent et crachent sur la femme.  Cette scène à ciel ouvert se déroule en silence; 2 minutes 19 secondes d’une horreur abjecte, sans aucune explication.

J’ai fait une recherche sur le net pour savoir de quoi il en retourne; j’ai eu du mal à retrouver la vidéo, et une fois que je l’ai repérée, rien n’indiquait s’il s’agissait d’une humiliation publique réelle, ou alors d’une performance d’artistes, (performance qui n’en demeure pas moins avilissante). En déroulant les commentaires en dessous de la vidéo postée sur YouTube, j’ai cru comprendre qu’il s’agissait de la performance d’une association à Amiens-France, pour dénoncer le racisme. Le silence qui entoure cette vidéo me sidère. Le fait qu’il puisse se passer de telles atrocités et qu’elles ne fassent pas plus de vagues que cela m’inquiète.

 

Montrer l’horreur pour la déconstruire, sérieusement? Quelle indignité que d’en arriver à ce type de sensationnalisme dégradant pour éduquer. Mais d’abord, qui s’agit-il d’éduquer ? Certainement pas la jeunesse noire qui vit le racisme quotidiennement et dans sa chair, sans qu’il ne soit besoin de le lui rappeler de façon aussi déshumanisante et traumatisante. Au regard de cette lamentable production, la littérature, qui existe pourtant à foison sur le sujet, ne suffit plus pour éduquer un public blanc, manifestement en manque de sensations fortes ; dans ce pseudo apprentissage expérientiel, ce public ne se contente plus d’être témoin de l’histoire, mais choisit sans aucun remords, d’y participer activement, du côté de l’oppresseur. Pour tous ceux qui nourrissaient le  fantasme secret de cracher sur une personne noire et de lui uriner dessus,  cette opération est du pain béni. La seule comparaison que je puisse trouver pour illustrer cette dérive scandaleuse,  serait la reconstitution d’une scène de viol mettant au centre une femme qui se ferait littéralement abuser sexuellement devant un public ‘passif’, qui éprouve le besoin de s’éduquer en matière de violence faite aux femmes. 

 

Quel discours, quels arguments sont mis en avant pour gagner la participation des descendants dont les ancêtres ont subi des sévices similaires durant des siècles ?  À partir de quel privilège a-t-on l’outrecuidance de faire une telle proposition indécente à  un être humain ? Un autre aspect de cette situation qui me turlupine est de savoir qui sont ces noirs qui acceptent d’être de connivence pour renforcer l’injure, les stéréotypes, l’objectification du corps des noirs ? Quel est le prix de l’humiliation pour mes frères et sœurs noirs qui acceptent des rôles au cinéma ou dans des pubs qui dévalorisent toute une communauté ? Une exposition telle que Exhibit B qui reconstitue l’idée du zoo humain aurait-elle pu germer en dehors de l’esprit du concepteur s’il avait fait face au refus des participants noirs ? J’en doute.  

 

Et je demeure convaincue qu’au sein de notre communauté, tant que nous n’aurons pas décidé d’embrasser à bras le corps notre histoire, tant que nous ne développerons pas une fierté identitaire du fait de notre histoire qu’elle soit de splendeur ou de décadence, qu’elle soit de résistance et de résilience, tant que nous ne célébrerons pas nos petits et grands héros, nous aurons toujours le poids d’un genou sur notre cou, pour nous faire ployer la tête et le mental. Et le crachat avant même d’être dans une tombe.

Elykiah Doumbe        

Shifteuse de paradigme

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